2015/09/16 Télérama

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“Nous venons en amis”, le nouveau documentaire du réalisateur autrichien Hubert Sauper explore le Soudan et la guerre néocolonialiste qui s’y joue, onze après son brillant “Cauchemar de Darwin”.

En 2004, il nous avait bouleversés, réveillés, choqués, avec Le Cauchemar de Darwin, enquête sur les ravages de la mondialisation en Tanzanie, autour de l’exploitation sans freins de la perche du Nil. Après un long silence, le réalisateur – autrichien, mais installé en France – Hubert Sauper nous revient enfin avec un nouveau film, Nous venons en amis, tourné dans un autre pays, le Soudan, mais à la poursuite du même démon : le néocolonialisme. Il nous raconte l’aventure.

Plus de dix ans se sont écoulés depuis votre film précédent. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

D’abord parce que j’ai dû me débattre pendant des années contre une campagne de haine menée en France contre Le Cauchemar de Darwin. Elle m’est tombée dessus en 2006, deux ans après la sortie, après le succès, les prix, juste au moment où mon film était dans la course aux Oscars du meilleur documentaire. Tout à coup, un groupe de gens sortis de nulle part, menés par l’universitaire François Garçon, se sont mis à m’accuser d’avoir falsifié mon travail, menti, truqué les témoignages, embauché des acteurs, bref, d’avoir orchestré une véritable fiction.

On a parlé de polémique, mais le mot ne convient pas du tout : il n’y avait pas de débat, juste une entreprise de destruction. J’ai dû contre-attaquer en justice, pour diffamation. François Garçon a été condamné, deux fois, en première instance puis en appel. Mais le plus grave, dans cette affaire, est que ces gens sont allés exporter leurs calomnies en Tanzanie, sur les lieux où j’avais tourné : à cause d’eux, le gouvernement local s’en est pris à ceux qui apparaissaient dans mon film, certains ont été emprisonnés, leurs maisons ont été détruites. J’ai dû extraire six personnes du pays. Tout ça a dévoré du temps, de l’argent, et de l’énergie, une énergie noire. Mais l’épreuve a aussi renforcé ma détermination. Quand on expose le monstre – pas les individus, mais le système lui-même – le monstre se retourne contre vous, et ça signifie qu’on a eu raison de le faire. 

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Dans Nous venons en amis, vous poursuivez donc au Soudan votre travail sur le néocolonialisme et la mondialisation. Comment s’est développé le projet ? 

Les idées de mes films sont d’abord très abstraites. Des thèmes tellement vastes qu’il faut d’abord les circonscrire dans le temps et l’espace. Le Soudan fait partie d’une région du monde, au centre de l’Afrique, où je vis en partie depuis presque vingt ans. Et c’est peut-être le pays dont l’histoire coloniale et post-coloniale est la plus intéressante. La plus violente, aussi. Depuis des millénaires, tous les empires imaginables ont cherché à se l’approprier, des Egyptiens aux Romains, des Ottomans jusqu’aux Soviétiques… Et bien sûr, les Britanniques, qui, juste avant de se retirer, ont rassemblé le Nord musulman et le Sud chrétien, collé ensemble deux peuples radicalement différents, dans un seul et même état, et créé ainsi les conditions d’une guerre civile sans fin. Et aujourd’hui, ce sont les Etats-Unis et la Chine qui viennent s’implanter « en amis ».

En 2011, quand le Nord et le Sud se sont séparés, le discours officiel invoquait la libre détermination des Soudanais, la démocratie… Alors qu’en réalité, il n’est question que d’un partage du gâteau entre grandes puissances : la frontière passe juste à travers les champs de pétrole. L’histoire se répète, elle « rime », comme on dit en anglais, et c’est cette folie qui me fascinait. Mon « voyage » a démarré lentement, dans ma petite ferme de bourgogne, où, avec mon équipe, on se documentait sur l’histoire coloniale, on s’approchait intellectuellement du Soudan, tout en construisant un petit avion pour s’y rendre physiquement.

Ce drôle de coucou est un personnage à part entière du film. D’où vous est venue cette idée ?

Je savais qu’il fallait tourner dans certains endroits difficiles d’accès, loin des routes, dans des zones de conflit, ou dans des lieux où on n’était pas forcément les bienvenus – impossible, par exemple, de demander la permission à Pékin pour débarquer dans une exploitation pétrolière chinoise. Donc il fallait trouver un moyen de « tomber du ciel ». Littéralement. Et puis, l’avion est un bon symbole de la colonisation : la machine, la « supériorité » technique qui vient d’en haut…  J’avais envie de l’évoquer tout en le tournant en dérision, en m’incluant moi-même, le pilote occidental, dans cette ironie.Mon avion est un engin ridicule, clownesque, bricolé sur mesure pour pouvoir atterrir sur des pistes courtes. Partout, jusque dans les villages les plus paumés, on faisait rire les habitants, on était comme un petit cirque qui débarque. L’appareil suscitait l’intérêt, nous ouvrait un accès aux gens, on leur expliquait notre voyage. Avec les autorités, en revanche, on a souvent bluffé, prétexté des pannes de moteur, pour ne pas avoir d’ennuis. Vis à vis des militaires, l’avion nous a servi de cheval de Troie.



Vous venez de présenter Nous venons en amis aux Etats-Unis, et il sort aujourd’hui en France. Craignez-vous que « le monstre » se retourne à nouveau contre vous ?

Non, parce que cette fois les choses se passent différemment. Je suis plus connu, mieux entouré, les Américains ont très bien accueilli le film. Depuis Le Cauchemar de Darwin, j’ai l’impression que le public a évolué, s’est ouvert à une autre forme de documentaire, qu’il n’exige plus forcément des chiffres, des cartes, des experts, tout cet arsenal très « colonial » des enquêtes classiques. Mon cinéma est à l’opposé. Il ne cherche pas à asséner une vérité unique, simplifiée. Il reflète mes questionnements, mes craintes, ma fascination pour les gens et le monde. Je ne prétends pas montrer l’Afrique comme elle est, mais donner à réfléchir. C’est un voyage.


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